Rencontre Céleste entre Codriche et Sip

Codriche Grosu et Success Gift « Sip » Abara étaient entrés en même temps dans la cuisine, comme d’habitude, et, comme d’habitude, les deux hommes se contentèrent d’échanger un sourire, timide et incertain d’un côté, amical et énergique de l’autre. Le fermier transylvanien coupla un paquet d’avoine à la souffleuse-laiteuse pour qu’elle lui fournisse son sempiternel tube du petit-déjeuner tandis que l’acrobate gabonais hésita longuement devant les divers sachets de gelée protéinée aromatisée qu’offrait l’imprimante nutritive. Le tout en flottant en silence dans l’apesanteur du vaisseau : ils n’avaient pas échangé la moindre parole depuis le début du voyage, à quelques platitudes près (bonjour, merci, au revoir !). Ils respectaient sans doute leurs compétences respectives, s’appréciaient peut-être à titre purement professionnel, mais du fait de leurs différences, les deux participants les moins « médiagéniques » de la mission n’avaient éprouvé ni le besoin ni le désir d’échanger plus. 

Un à un, tous les autres membres d’équipage vinrent les rejoindre, à l’exception de Deekshith Kumar qui comme toujours avait assuré le quart de « nuit ». Les salutations ampoulées d’Exposant-Douze les atteignirent avant que le jeune capitaine n’entre dans la pièce, bientôt suivi par Grace Williamson et ses mots enchaînés sur un ton neutre. May Magnolia et Sangsue-de-Vie arrivèrent quelques minutes après, chacune gloussant à la suite de l’autre en évoquant des choses qui ne se trouvaient pas dans la pièce ; de toute évidence elles avaient partagé leur nuit en une « séance d’éveil » assistée par quelques substances expérimentales. Azissia Mega fut la dernière à arriver mais, fait inhabituel, elle se montra taiseuse ; des lunettes de soleil parfaitement incongrues empêchaient aussi les téméraires de sonder son regard.    

« — Quelqu’un a eu le temps de lire le rapport de Deekshith ce matin ? » bailla Exposant-Douze. 

« — Oui. » répondit calmement Sip. « Rien d’anormal, comme attendu. »

« — Parfait… » Grace répondait-elle à ce rapport ou savourait-elle le café qu’elle suçait lentement hors de sa poche hermétique ? « Qu’est-ce que ça donne les rendements de la ferme ? » 

« — Invariablement très bons ! » s’empressa de répondre Codriche, toujours très investi au sujet de sa mission agricole. « Je nous prépare encore de nouvelles variétés de poivrons et de courges, les prochaines récoltes de lentilles, de soja et de riz se présentent bien… Je mettrai aussi à jour l’index des recettes préenregistrées, j’ai de nouvelles idées ! »

Tous et toutes sourirent d’un air béat, pour ne pas dire bébête ; la vie à bord du Starliner devenait de plus en plus confortable, douillette… Azissia Mega éclata en sanglots. 

« — Bah alors Zizi ! » s’exclaffa May, toujours sous influence. « La routine commence à t’ennuyer ? »

« — Il me reste quelques grammes du truc que j’ai synthétisé hier si tu veux… » dit une Sangsue-de-Vie ramenée à son sérieux bizarre. 

« — Nan mais vous ne comprenez pas bande de gigots folliculaires ! » éructa Azissia en brandissant son micro-terminal dont l’écran allumé présentait leurs courbes d’audience, mises à jour quelques minutes plus tôt, après réception de toutes les données liées envoyées des quatre coins du système solaire. « Vous ne voyez pas ? »

« — Les audiences sont toujours aussi bonnes…? » se hasarda Grace, confuse. 

« — On a battu nos derniers records auprès des moins de 25 ans toutes planètes, lunes et stations confondues ! » s’extasia Exposant-Douze ; il laissait de plus en plus échapper son fond de frivolité. 

« — Mais non ! » Azissia retira ses lunettes avec un grand geste théâtral et elles allèrent dériver dans la pièce. « Notre croissance est moins forte qu’avant ! 9,8% sur les dernières 48 heures alors qu’on faisait du 11,3 de moyenne sur les deux semaines passées ! » Elle plaqua ses mains sur ses yeux pour pleurer. 

« — À ce train-là on allait forcément arriver à ne plus avoir de nouveaux spectateurs et spectatrices à séduire… » philosopha Sangsue-de-Vie. 

« — Imaginez ! Ça veut dire que toute l’humanité ou presque regarde nos conneries de makeovers, de tutos moitié science moitié bullshit, de séances d’éveil, de commentaires politiques et tout le reste ! » rit à nouveau May. 

« — Non ! Ça veut surtout dire que les gens commencent à se lasser ! » cria Azissia. « Ce sont nos plus fidèles followers qui ne suivent plus toutes nos transmissions ! Pas étonnant ! On entre dans la partie la plus chiante du voyage : on a croisé l’orbite de Saturne sans la voir vu que la planète est de l’autre côté du système solaire et on aura le même problème à la prochaine vu qu’on passera pas à moins de 880 millions de kilomètres d’Uranus. Toutes mes blagues vont tomber à plat, personne ni sur place ni ailleurs se sentira concerné… et on aura encore le même problème au moment de dépasser le domaine de Neptune. Tout le monde sait déjà qu’on est des bouffons et des bouffonnes et c’est bien, mais ils vont aussi réaliser qu’on sait pas se renouveler et ça, ça s’est pas bien ! » Elle résuma son raisonnement : « Ça commence tout de suite avec une croissance qui se tasse et ensuite sans réaction rapide ça se finit en dégringolade ! Qui nous dit qu’on sera encore aidés ou même laissés tranquilles pour la suite de notre voyage ou au moment du retour si les masses populaires s’intéressent plus à ce qu’on fait ? »  

Cette dernière partie poussa tous et toutes les convives à d’intenses réflexions. 

« — Le problème pourrait effectivement être grave… » reconnut Exposant-Douze. 

« — J’imagine que tu as déjà réfléchi à une solution ? » espéra Grace à voix haute. 

« — Heureusement pour nous… oui. » Azissia prit une profonde inspiration et balaya les mèches bouclées flottant devant son visage. « Il nous faut quelque chose de nouveau, de frais. Quelque chose de radical. Et je crois savoir quoi faire. Ce ne sera pas facile, on devra tous se serrer les coudes, et les couilles si je puis dire, mais ce ne sera que de cette façon qu’on pourra se sauver. Je pense que notre seule échappatoire est de reprendre le Love Game qu’on a laissé tomber avant de doubler Mars. » Ce foutu Love Game que tous et toutes à bord avaient oublié, et qui avait consisté à se demander qui d’entre eux formerait le premier couple. « On va organiser un spectaculaire Blind Date de l’espace interplanétaire. Je sais exactement comment on va intituler ça : Rencontre Céleste. »

« — Je peux être une des prétendantes ? » gouailla May. 

« — Si le tirage au sort me désigne… J’accomplirai mon devoir. » pâlit Sangsue-de-Vie. 

« — Non. On va faire croire que c’est un blind date… » les reprit Azissia en reniflant bruyamment. « … Mais on va choisir la paire la plus improbable pour surprendre et choquer ! Et en plus ensuite pour révéler plus de choses au sujet des deux personnes choisies et répondre à toutes les interrogations à leur sujet… Codriche, Sip… » Elle réprima un sanglot. « Tout va reposer sur vous. »

Les deux intéressés éclatèrent de rire. Quelle blague excellente ! Vraiment ! Vraiment… Vraiment ? Vraiment ?!? Tous les autres les fixaient d’un air grave : ils s’étaient rangés à l’avis d’Azissia… Sip et Codriche échangèrent un regard apeuré et consterné. 

***

Sip et Codriche ne pouvaient s’empêcher de se fixer, embarras contre amusement, investissement contre détachement. Face à eux s’ouvrait intégralement la complexe vitre imbriquée de la baie d’observation, panorama d’étoiles innombrables et immobiles également permis par la quasi-pénombre de la pièce ; ils flottaient à une portée de bras l’un de l’autre, maintenus à peu près immobiles par leurs sangles attachées à l’assise du canapé à ce moment plus que superflu du salon. Dans le lieu le plus original et le plus romantique qui soit annonçaient déjà les teasers qui atteindraient la Terre et le reste du système solaire dans quelques dizaines de minutes. Leur « rendez-vous à l’aveugle » lui-même devait commencer dans un quart d’heure. 

« — Je suis vraiment désolé… » commença Codriche. 

« — Désolé de pour quoi ? Ce n’est pas de ta faute ! » rit Sip. 

« — Je veux juste… Pas te mettre mal à l’aise. »

« — Il en faudrait plus. T’inquiète pas trop. »

« — J’espère que ça va suffire… pour remonter les audiences. »

« — On va faire ce qu’il faut ! S’ils sont pas déjà surpris qu’on se retrouve mis ensemble… Je sais pas ce qu’il leur faut ! »

0,13%. Tel était le pourcentage de votes ayant soutenu la formation d’un couple Codriche Grosu / Success Gift « Sip » Abara à bord du Starliner. Et encore, les trois quart de ces voix exprimées dans le Love Game provenaient d’erreurs, de blagues ou de paris à petite mise, seulement au cas où. Dans le cas de Codriche et de Sip, les Bookmakers comme les tabloïds avaient moins parlé de compatibilités que d’incompatibilités : certes le premier ne faisait pas mystère de son orientation sexuelle et sa tendresse confinait à la niaiserie, mais le second ne semblait pas vouer sa plastique parfaite à autre chose que ses cabrioles asexuées dont il remerciait régulièrement Dieu ; l’un était timide, un peu trop cérébral et attentif autant qu’attentiste, l’autre était très premier degré, un peu irréfléchi, incapable de passer trop de temps inactif et seul avec lui-même. D’ailleurs à cet instant chacun prenait la chose d’une façon diamétralement opposée : Codriche était horriblement stressé et Sip à l’inverse se montrait plus détaché que jamais… 

« — Ça va être l’heure les gars bandez-vous les yeux ! » Leur intima Azissia à travers leurs oreillettes.

« — Quelle idée idiote… » L’énervement et l’agacement de Codriche se perdirent dans la douceur de son tempérament ; ses mains moites et tremblantes ne parvinrent pas à ajuster son bandeau. 

« — Moi je trouve ça plutôt drôle. Imagine si ça marche ! » L’amusement s’était décuplé dans la voix si grave de Sip ; il aida son compagnon de circonstances à bien cacher ses yeux et celui-ci déglutit bruyamment. 

« — Si déjà ça ne te fait pas me détester… J’ai toujours eu peur des mecs hétéros un peu comme toi… Sportifs, populaires… »

« — … Obnubilés par leur virilité oui. » Il rit de bon cœur. « Ils m’énervent aussi. Si, à la fin de tout ça, toi tu arrives à m’apprécier, alors… »

« — Gardez ça pour quand on va commencer à filmer c’est super ! » s’exclama May sous les protestations d’Azissia dont elle devait avoir arraché le micro. « C’est ça qu’on veut, de l’amusant mais aussi de l’émouvant ! Zizi enfin ne… »

À défaut de raviver l’intérêt du grand public ou d’approfondir l’outrage des milliardaires, leur toute première conversation leur permettrait au moins de mieux se connaître… Sip passa son propre bandeau en reconnaissant intérieurement que Codriche et lui avait plus de points communs qu’il l’aurait pensé, et Codriche s’agrippa au dossier du canapé en concluant en son for intérieur que Sip devait être beaucoup plus sensible qu’il le montrait. 

« — Vous savez quoi faire pour commencer ! » Azissia se racla la gorge. « Dès que je vous dis qu’on tourne vous vous prenez la main et vous discutez de ce que ça vous fait de saisir ce membre anonyme ! » Sip éclata de rire et même Codriche ne put s’empêcher de pouffer de la formulation. Sans se démonter, Azissia poursuivit : « Ce sera qu’après que vous pourrez enlever vos bandeaux et vous devrez feindre la surprise c’est bien compris ? Aller c’est parti ! ON TOURNE !!! »

Sip et Codriche restèrent immobiles quelques secondes, le premier toujours hilare et le second contrit, avant de balancer leurs mains dans le vide dans l’espoir de se saisir ; dans leurs oreilles même Sangsue-de-Vie ne put retenir un gloussement. 

« — Ah ça y est je te tiens ! » Sip venait de saisir la main de Codriche. Conformément au script, il entreprit de la décrire avec ses propres mots : « C’est une main plutôt épaisse, douce sur le dos mais rude sur la paume et les doigts… Une main sculptée par le travail manuel. Donc clairement pas celles d’Azissia haha ! Peut-être Sangsue ou Grace ! Ah tiens, j’aurais vu juste ? La main se ramollit… Et elle transpire ! Si je savais que j’avais cet effet là ! » Dans leurs oreillettes, Azissia ravala sa fierté à nouveau bafouée et enjoignit à Sip de retirer son bandeau en feignant la surprise. « Codriche ! J’y aurais pas cru ! »

« — Moi non plus euh… » Le pauvre agronome était encore plus mauvais acteur. « Je m’attendais vraiment pas à tomber sur toi quoi woah… Remarque je voulais pas tomber sur Deekshith il est déprimant ni sur Exposant-Douze il manque un peu de flexibilité… » Il s’interrompit, réalisant trop tard qu’il parlait beaucoup trop ouvertement. Sa tentative de rattraper le coup fut pire encore : « J’ai rien de très sympa à dire sur toi non plus Sip t’inquiète. » Cacophonie dans les écouteurs et hilarité du principal intéressé : 

« — Me voilà rassuré ! » 

« — QU’EST-CE QUE C’EST QUE CES PREMIÈRES PAROLES CATASTROPHIC ??? » brailla Azissia. « Sip tu es un tombeur né tu devrais savoir how to embrocher le fish même si le fish n’est pas fishy fish fish. »

« — Moi je suis très content d’être tombé sur toi. » Les trois productrices improvisées retinrent leur souffle. « J’avais pas l’intention de pêcher pendant le voyage. Et j’imagine que tu ne voudrais pas pêcher avec moi non plus. » finit Sip en souriant, tandis qu’un silence atterré se mettait enfin en place dans leurs oreilles. 

« — J’ai toujours un peu de mal avec les gens trop religieux je l’admets… » la voix de Codriche ne portait pas la moindre trace d’amertume, juste de la candeur et un peu de peine. 

« — J’ai lu un peu ce qui se passe en ce moment en Transylvanie avec les orthodoxes oui… Juste… Laisse-moi te dire que ma religion n’est ni chrétienne ni liée à l’Islam. C’est un truc un peu différent, nouveau, qui reconnaît vraiment l’amour de Dieu pour ceux qui ne font pas de mal. Et je sais que tu ne fais rien de mal Codriche. Enfin ce que je voulais dire de toute façon, c’est que je ne devais pas être ton type. »

« — Demande lui c’est quoi son type ! » se reprit Azissia pour tenter de remettre la conversation sur des rails plus tendancieux. Cependant ce fut Codriche qui poursuivit :  

« — Oh non, détrompe-toi ! Je te trouve très séduisant, faudrait être difficile ! Vu comme t’es grand, musclé, avec une peau très nette, des traits harmonieux, un sourire à tomber… ahem… mais même si t’étais attiré par les hommes je pense que tu ne voudrais pas te lancer dans une relation basée uniquement sur l’attirance physique. »

« — Déjà qui a dit que je ne pouvais pas non plus être attiré par les hommes ? Et ensuite effectivement, sans juger ceux qui le font, car je l’ai déjà fait aussi quand j’étais plus jeune, je ne veux plus quelque chose qui se base uniquement sur le physique. »

« — Ce n’est pas uniquement physique… Juste c’est la première fois qu’on se parle vraiment et t’as l’air en fait… Super gentil ? »

May et Sangsue laissèrent échapper des « awww » attendrit mais Azissia souffla, exaspérée : 

« — Elle est où la sexitude là ? C’est trop niais on avance pas ! Le script. Le script était parfait. Suivez le script ! »

« — Parle-moi de tes précédentes relations. » dit très sérieusement Sip, se pliant ainsi à la directive d’Azissia.  

« — Ah alors là y a à dire ! » se lança Codriche. Son sursaut de gouaillerie fut cependant bref, car il se reprit immédiatement : « Enfin je sais pas si c’est très intéressant… »

« — Pour moi ça l’est ! » Une phrase du script, mais pleine de sincérité. 

« — J’ai rien eu de sérieux quand j’étais dans mon village natal, juste les cons habituels qui t’insultent le jour et veulent coucher avec toi la nuit. Et comme t’es désespéré et que t’as l’impression d’être une grosse merde tu acceptes toutes ces couilles molles qui baisent mal… Est-ce qu’on va finir censurés sur les plateformes si je parle comme ça ? » Il se gratta l’arrière de la tête ; leur productrice principale lui annonça sur un ton encourageant que cette partie-là ferait partie du montage final. 

« — Je vois que tout n’est pas forcément plus facile quand on est tous les deux du même sexe. »

« — Oh non, au contraire. Quand je me suis retrouvé dans les écoles d’agronomie des Nouveaux-Pays-Bas, je suis tombé sur plein de mecs pas possibles et j’étais déjà trop naïf pour voir que, même si on pouvait être ouverts, ils m’utilisaient pour se sentir mieux, pour avoir quelqu’un qui les flatte et qui dépende d’eux. C’étaient vraiment des connards. Remarque je mérite un peu du blâme j’étais aussi sacrément con de tomber dans le panneau à chaque fois. Mais ça m’a au moins appris la leçon, on m’y prendra plus ! »

« — Un mal pour un bien ! » reprit Sip, rigolard mais aussi tendre. « Ça t’a aussi appris à être incisif et drôle, tu devrais le montrer plus souvent. »

« — Est-ce que ça rentre dans ton… Enfin est-ce que ça fait partie de ton type ? » Avec cette réplique-ci, c’était désormais Codriche qui reprenait une ligne du script azissien. 

« — Pour tout te dire… Je ne suis plus sûr de le savoir ! Ça fait longtemps que j’ai pas essayer de me trouver quelqu’un. J’imagine que je demande qu’à redécouvrir ! »

« — On peut essayer ensemble. » balbutia l’agronome en répétant ce que venait de susurrer May dans son oreille. « Si tu pouvais choisir n’importe quel endroit, où est-ce que tu emmènerais la personne qui t’intéresse ? » Cette idée-là était de lui. 

« — Oulà, je sais pas mais sans doute pas ici ! » rit Sip en lui adressant un clin d’œil qui fit aussi hurler Azissia et rire May et Sangsue. Sans prêter attention aux vociférations de leur équipe de production tentant de se calmer, les deux hommes se retournèrent vers la baie d’observation. À travers la vitre désormais entièrement transparente, les étoiles ne semblaient plus bouger tant ils étaient loin de tout. C’était plus désespérant que magnifique à cet instant. « Et toi ? »

« — Je pense que j’amènerais cette personne dans le jardin que j’entretiens. Sur Terre ce serait un grand potager derrière ma maison, un peu comme celui que j’avais dans les Carpates avant de partir… Un endroit bien vert au sommet d’une colline… Je pourrais lui montrer les êtres vivants avec lesquels je travaille tous les jours, lui faire comprendre s’il ne le sait pas encore que nous ne sommes que la partie insignifiante et éphémère d’un tout, et que nous devons rester heureux. Ensuite je lui demanderais ce qui le rend heureux. »

« — Eh bien je crois que nous tenons le programme de notre second rendez-vous ! » Et sur ces mots, Sip tendit la main vers la caméra-drone en ignorant les cris d’Azissia, de May et de Sangsue. Une fois le dispositif micro-vidéo coupé, il approcha sa bouche suave de l’oreille de Codriche et murmura, en lui retirant doucement son oreillette : « Avec tout ça, je voudrais bien essayer, si ça te dit aussi. »

***

Codriche et Sip se fixaient à nouveau sans mots, mais leurs sentiments s’étaient rapprochés : détente, complicité et curiosité allaient de l’un à l’autre, sans aucune caméra-drone pour les capter ni aucune oreillette pour altérer leur flux. L’un et l’autre avaient insisté pour préparer cette « répétition » de leur second rendez-vous seul à seul. De toute façon, même après que le programme Unclockable Life Recreation de l’ordinateur du Starliner ait rendu leur rencontre plus « sexy » et « romanesque », Azissia n’était pas certaine que le premier épisode de Rencontre Céleste serait un succès d’audience. Tout était joué à présent : les rushs lourdement modifiés par l’IA avaient filé vers les autres populations humaines à la vitesse de la lumière. Et ils se fichaient éperdument des retours qu’ils recevraient sous peu. 

C’était la première fois que Codriche accueillait quelqu’un dans « sa » ferme pour autre chose qu’une inspection de routine ou une conversation concernant les stocks. C’était aussi la première fois que Sip y venait pour s’intéresser vraiment à ce qui s’y passait.

« — J’essaie de tout bien garder en ordre mais je m’excuse d’avance pour le bazar. » commença le gardien des lieux. « Sur ces chevalets-là tu as les céréales, sur ceux-là les légumineuses et sur cette série-là les légumes au sens propre et les fruits. Pour chaque série il y en a à différents stades de croissance pour qu’on ait toujours des aliments frais, et en cas de problème ça permet de ne pas perdre toute une récolte d’un coup. Comme tu peux voir ils sont tous assez heureux de l’apesanteur. »

« — J’ignorais que les plantes pouvaient se réjouir de la micro-gravité ! Ça nous fait un point commun ! » Siffla le visiteur en observant longuement la pièce et ses colonnes de plantes poussant en tous sens. D’une petite impulsion des pieds il se projeta à travers la longue pièce en tournoyant lentement sur lui-même dans le sens de sa hauteur pour mieux admirer les plants au passage. 

« — C’était une façon de parler… Woah… Comment tu fais ça ? Je serais incapable de bouger comme ça… »

« — Haha oui je me doute et… Question de pratique ! » répondit humblement Sip à Codriche depuis l’autre bout de la ferme hydroponique. « Je pourrais t’apprendre. » Il lui tendit la main. 

« — Bon courage… » son propre lancement fut si maladroit qu’il l’envoya tournoyer d’avant en arrière en l’obligeant à s’agripper à l’un des supports d’agriculture. « D’habitude je préfère juste me guider avec les mains, lentement, j’ai trop peur d’avoir à réparer les tubes d’eau et les poches nutritives plus qu’il le faut. Ces conneries se percent déjà trop facilement et tu sais ce qu’il y a dedans… ahem… »

« — Notre merde oui haha ! » Sip se relança vers Codriche et posa une main sur son dos, l’autre sur son ventre, pour le faire pivoter lentement et le remettre dans le même sens que lui. « Ça fait aussi partie du cycle de la vie nan ? Rien n’est jamais perdu pour tout le monde. »

« — Oui enfin ça veut pas dire que je veux finir les doigts dans le caca en permanence ! » rit le fermier avec un soupçon d’acidité.

« — Je suis sûr qu’on peut te mettre au point une façon de te déplacer plus efficace sans prendre le risque de casser quoi que ce soit. Et si ça arrive je t’aiderai à faire les réparations ! De toute façon faut que tu m’enseignes tout ce qu’il y a à faire ici, maintenant que je sais qu’il y a d’autres êtres vivants à bord qui apprécient autant l’apesanteur que moi je veux passer plus de temps avec eux ! »

Alors, tandis que Sip le maintenait avec assurance au niveau des aisselles ou des hanches pour guider ses gestes, Codriche lui parla amoureusement de ses cultures et plus particulièrement des variétés de poivrons, de haricots et de lentilles dont il avait emmené les graines en quittant la vallée qui l’avait vu naître.

« — … Comme ça, j’emmène toujours avec moi des morceaux de cet endroit que j’aime tellement mais ça n’a pas de côté… moribond ? Ce sont des choses vivantes quoi ! » son visage s’illumina. 

« — C’est bien oui, de pouvoir faire vivre tes souvenirs d’une certaine façon, et d’emmener tes origines avec toi d’une façon qui te profite autrement que sous forme de mélancolie. » opina son moniteur de circonstances. 

« — Je te savais pas non plus philosophe Sip… » Codriche se retourna pour lui faire face. « Toi aussi tu gardes quelques bons souvenirs de l’endroit où tu as grandi ? »

« — Pas en ce qui concerne les plantes haha ! Mais pour toute l’aridité qu’on se prenait de plus en plus, les gens étaient adorables et même si c’était un peu envahissant par moment on pouvait compter sur eux, même en étant différent. »

« — Les principes de ta… Communauté religieuse ? »

« — Oui mais pas uniquement. Je ne pense pas que beaucoup des membres de ma famille se formaliseront de notre Blind Date. »

« — Tu as de la chance… »

« — Pas seulement à ce titre… » Sip passa un bras autour de la taille de Codriche et utilisa son autre main pour arrêter leur progression.

« — Est-ce qu’Azissia a caché une caméra quelque part ? » Ils éclatèrent de rire ; cette blague était très bonne. 

« — Ça m’aurait jamais posé de problème de faire cette connerie de Blind Date, c’est rien de méchant au final mais maintenant… Je suis content que ça se soit produit. » Sip le gratifia de son beau sourire. 

« — Pour être honnête… Moi je sais pas… » Codriche « baissa » les yeux. « Finalement le célibat forcé me va pas mal, c’est reposant. »

« — J’ai pas dit que je voulais déjà qu’on finisse mariés ! » rit à nouveau Sip. « Je suis juste content d’avoir pu en découvrir plus sur toi, car ce que j’ai découvert me plaît. On peut déjà continuer à passer du temps ensemble et ensuite… Ensuite on a même pas à rester amis, mais on peut au moins essayer. »

« — Je crois que je pourrais me laisser tenter… C’est toujours comme ça que ça commence nan ? » murmura Codriche en relevant un regard penaud. 

« — Maintenant il ne nous reste plus qu’à… »

« — Plus qu’à redire tout ça de façon plus tendancieuse et dramatique pour mieux passionner les foules ! »

« — Au moins on s’amusera bien ensemble ! »

Ils s’étreignirent, partageant en toute innocence leur chaleur humaine, Codriche manifestement parfaitement détendu et Sip secrètement profondément ému dans leur authentique rencontre céleste.

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