Constellations : pourquoi ces images stellaires ?

À l’heure actuelle, si vous avez un peu de temps et la chance d’avoir un ciel clair, vous pouvez regarder les étoiles. Entre elles, vous tracerez peut-être machinalement les lignes dessinant Orion ou la Grande Ourse, toutes ces constellations admises depuis des temps immémoriaux… Mais d’où nous viennent les idées de ces images ? Et pourquoi ? 

Voir un motif à partir d’éléments pris au hasard est un phénomène neurologique commun portant le doux nom de paréidolie (du grec ancien « para », voulant dire « à côté » ou « pour », et « eidolon », « image » ou « forme ») 1. Ce nuage ressemblant à une baleine ou à un dauphin ? C’est une paréidolie pure et simple : le nuage n’a en fait pas de forme précise, mais notre cerveau (enfin, au moins le mien !) est plus familier des silhouettes de cétacés que des nuages informes, et appose donc celles-ci à la formation atmosphérique très vaguement ressemblante. Et une fois que vous avez « vu » cette forme, impossible de ne plus la voir !

Projection omniprésente et surpuissante 

Les paréidolies sont des projections de sens portant principalement sur des stimulus visuels, mais elles peuvent aussi concerner les perceptions sonores. Un exemple célèbre de paréidolie auditive concerne certaines chansons qui, jouées à l’envers, semblent déclamer des mots incongrus 2. L’impression d’entendre quelqu’un murmurer à travers du bruit blanc ? Une paréidolie aussi ! Le « hurlement » du vent qui parait presque semblable à une voix humaine ? Encore une paréidolie ! Pour revenir à la vision, les paréidolies liées sont également omniprésentes, à tel point qu’il serait superflu d’essayer d’en donner beaucoup d’autres exemples. Pensez simplement au test de Rorschach : la paréidolie portée à l’état d’outil d’analyse psychologique !

Si vous avez vous-mêmes eu l’occasion de vous soumettre aux fameuses taches d’encre noire vous y avez forcément vu (à moins de souffrir d’importants troubles neurologiques) des formes diverses… Peut-être un papillon, ou plutôt un bosquet de sapins, ou alors une maison aux fenêtres vides, pourquoi pas un loup, ou alors une silhouette vaguement menaçante… Le cerveau humain est un système d’une complexité et d’une précision délirante, dont l’une des principales fonctions consiste à identifier tout nouveau stimulus en le comparant à ce qui lui est déjà connu afin d’obtenir une réponse comportementale appropriée 3. Vous aurez cependant sans doute noté à ce stade que beaucoup de mes exemples, sauf mon innocent nuage en forme  de cétacé, sont vaguement inquiétants, et ça, ce n’est pas un hasard ! 

Des images que nous trouvons depuis toujours

Imaginez : vous arpentez une forêt sombre et vous croyez voir se dresser au loin l’immense silhouette d’un ours des cavernes 4. Si vous prenez le temps de scruter plus longuement l’apparition, en gros si vous vous sentez plus émerveillé qu’effrayé, il existe un risque sérieux que vous ne puissiez pas raconter l’évènement à vos camarades de la tribu et surtout que vous n’ayez par la suite aucune descendance… Avoir la fuite facile est un atout dans le grand jeu de la sélection naturelle, et au fil des générations cette anecdote peut-être commune au paléolithique a fini par privilégier des humains prompts à s’effrayer de la moindre chose qu’ils auraient cru avoir vue ou entendue. Avance rapide, et à l’époque moderne on se retrouve également avec beaucoup de personnes prenant divers phénomènes atmosphériques pour des OVNI 5

Les paréidolies sont-elles donc devenues un bagage contre-productif au fil du temps ? Je ne le crois pas ! Car elles ont aussi toujours eu une facette plus positive, et cela également depuis toujours : nos fameuses constellations. Nous en avons déjà parlé, mais il semble que les humains ont toujours éprouvé une certaine fascination pour la voûte étoilée . Les lumières lointaines et mystérieuses du ciel n’ayant rien de directement menaçant, nos lointains ancêtres y ont peut-être rapidement vu des images et mêmes des correspondances plus tranquilles et puissantes, qui faisaient sens pour eux.

Ainsi, sur un fragment d’ivoire de mammouth vieux d’au moins 32 000 ans excavé en Allemagne, a été retrouvée gravée une silhouette anthropomorphe asymétrique dont les proportions rappellent curieusement la disposition des étoiles de l’une de nos constellations les plus emblématiques : Orion 6. À l’époque les étoiles constituant le « Chasseur » avaient une place légèrement différente les unes par rapport aux autres, mais la gravure en tient compte… 

De même, certaines peintures pariétales de la Grotte de Lascaux, trésor paléolithique entre tous daté d’au moins 16 000 ans avant notre ère, semblent représenter des groupes d’étoiles encore identifiables à l’heure actuelle. Un groupe de points noirs superposé à un cheval rappelle curieusement la Constellation du Lion, tandis qu’un autre apposé à un rhinocéros laineux ressemble à notre Constellation du Taureau 7… 

En quête de sens

Interpréter l’art néolithique est périlleux : aucun autre élément explicatif tangible de ces cultures préhistoriques ne nous est parvenu, et nous en sommes réduits à des conjectures, en tentant tant bien que mal d’imaginer les préoccupations de cette époque si différente. Ainsi, par une de ces ironies féroces dont l’histoire a le secret, nos interprétations de l’amulette d’ivoire de mammouth et des peintures de Lascaux tiennent peut-être aussi de la paréidolie moderne, une projection de ce que nous croyons voir sur ces œuvres depuis longtemps muettes et incompréhensibles. 

Il faut attendre les débuts de l’Histoire au sens strict, avec l’émergence de l’écriture en Mésopotamie et en Chine, pour trouver les premières traces indubitables de paréidolies célestes : les plus anciennes constellations répertoriées de façon indiscutable l’ont étés dans l’ancienne Babylone, dont les astronomes et astrologues maniaques consignèrent toutes les caractéristiques possibles du ciel nocturne 8.

Le but était de donner du sens aux mystères fascinants mais aussi légèrement oppressants du ciel… D’un phénomène neurologique né des hasards de l’évolution et de son application à la splendeur du ciel étoilé étaient apparus les premiers balbutiements de l’Astronomie…

1  https://www.theatlantic.com/technology/archive/2012/08/pareidolia-a-bizarre-bug-of-the-human-mind-emerges-in-computers/260760/

2  https://www.d.umn.edu/~rvaidyan/mktg4731/subliminal.pdf

3   https://www.psychologytoday.com/intl/blog/theory-knowledge/201305/perception-and-perceptual-illusions

4  https://en.wikipedia.org/wiki/Cave_bear

5  https://www.reuters.com/article/us-britain-ufos-explanations-idUSL1313185220080513

6   https://www.science.org/content/article/celestial-fertility-guide

7  https://www.businessinsider.com/ancient-cave-drawings-are-constellations-of-stars-2018-12

8 https://sci.esa.int/web/gaia/-/53196-the-oldest-sky-maps